Pourquoi le métier d'ingénieur fait-il si peur?

Career management - 27 April 2011


A l'heure où la technologie s'immisce dans notre quotidien, le métier d'ingénieur est boudé, notamment dans les domaines de l'informatique, de la microtechnique, du génie-mécanique et de l'ingénierie civile. Plusieurs facteurs peuvent expliquer cette évolution.
«En gros, il va manquer quelque 27 000 ingénieurs tous métiers confondus en 2025», indique le directeur d'hepia Yves Leuzinger dans une interview réalisée par la revue spécialisée Swiss Engineering. Le constat est alarmant quand on sait l'importance que revêt le secteur de l'ingénierie dans notre quotidien. «On peut prendre sa douche à l'eau propre, se déplacer en train ou utiliser son  téléphone mobile grâce aux ingénieurs. C'est devenu normal, on attend simplement que ça fonctionne et si ça n'est pas le cas, on s'en plaint», indique Mario Marti, secrétaire générale de l'usic (Union suisse des sociétés d'ingénieurs-conseils). Là réside tout le paradoxe. La technologie est désormais accessible à tous mais ceux qui la créent semblent de plus en plus lointains, marginalisés.
Préjugés et méconnaissance
Daniel Forchelet, secrétaire générale adjoint de la CIIP (Conférence Intercantonale de l'Instruction Publique de la Suisse romande et du Tessin) et titulaire de deux diplômes d'ingénieur (HES et EPFL), mentionne le côté geek, «machine à créer des concepts mécaniquement» attribué à ses pairs. Une idée reçue si l'on se réfère aux propos de Christian Kunze, directeur de la HEIG-VD. «Le mot ingénieur renvoie à ingénieux. Il s'agit d'un métier créatif où l'ultime satisfaction est de voir son produit arriver sur le marché.» Dans le domaine de l'ingénierie civile, Mario Marti évoque également la réflexion à mobiliser pour «résoudre des problèmes» (logistique, financement, ...), par exemple lors de la création d'une route.
Après tout, les préjugés plus ou moins justifiés sont l'apanage de toute profession. L'incapacité à en définir le contour se manifeste sans doute plus rarement. «Sur la base de sondages et d'échanges avec les représentants d'autres professions, nous avons constaté qu'on peinait à nous identifier. Moi-même en tant qu'avocat, je n'avais aucune idée de ce que font les ingénieurs à mon arrivée à l'usic», témoigne Mario Marti. Un univers abstrait, fait de calculs, de projections et de simulations a en effet de quoi désorienter les grands comme les petits: «Expliquer à mes enfants ce qu'est un ingénieur m'a pris beaucoup de temps», avoue Daniel Forchelet. L'exercice est d'autant plus difficile que les modèles manquent. «On connaît mieux Messi que le dernier prix Nobel de physique», ajoute le père de famille.
Les branches scientifiques font peur
L'abstraction liée aux mathématiques et aux sciences telles que la physique et la chimie décourage plus d'un élève à s'orienter dans cette voie au niveau secondaire ou gymnasial. Selon le secrétaire générale adjoint de la CIIP, la tendance est encore accentuée par le fait que «le personnel enseignant de l'école primaire est essentiellement composé de femmes ayant suivi une voie 'ppp' (philosophique-psychologique-pédagogique), qui ont en général une certaine aversion pour les disciplines techniques.» Elles seront donc plus enclines à dissuader les élèves moyens à choisir cette  orientation.
Au niveau académique, Christian Kunze reconnaît que «les maths et les sciences constituent un repoussoir pour réaliser ses études dans les HES», des études au demeurant «exigeantes», tout comme dans les écoles polytechniques: «Mon fils aligne les semaines de 80 heures et est content lorsqu'il n'a rien à faire pour l'EPFL un dimanche après-midi», déclare Daniel Forchelet. Dans un article publié récemment dans Le Temps, Beth Krasna, femme d'affaires diplômée de l'EPFZ, ne nie pas non plus la difficulté des études d'ingénieur mais regrette que, «couplées à une sélection rigoureuse, elle amènent la majorité des jeunes à choisir une voie plus facile.» Elle inscrit cette option dans la philosophie d'une «société permissive», où l'effort n'est plus valorisé.
Pas de stratégie promotionnelle commune
La pénurie d'ingénieurs, tout le monde l'a identifiée. Mais les avis divergent sur les moyens à utiliser pour stopper cette évolution. Christian Kunze serait favorable à une action d'envergure soutenue par les associations professionnelles, une proposition que Mario Marti semble écarter: «Les associations sont comme de petits royaumes. Les projets -faire sa promotion dans les écoles, les universités ou à travers des campagnes publicitaires- sont différents. Si chacun fait un petit quelque chose de son côté, ça sera déjà bien», estime-t-il. Le secrétaire générale de l'usic déclare à son tour que, l'école voulant et devant garder son indépendance, il est difficile d'obtenir sa collaboration en matière de promotion. Quant à la Confédération, elle s'est pour l'instant limitée à évoquer le problème.
Des solutions sont pourtant nécessaires car, malgré le désamour dont il est victime, le métier d'ingénieur a encore de beaux jours devant lui, en Suisse comme ailleurs. «Si l'on veut plus de mobilité, pouvoir utiliser des énergies alternatives ou gérer les conséquence de la croissance démographique, il faudra des ingénieurs», soutient Mario Marti.
Ludovic Pillonel